Avoir la plus longue et la plus dure. Tel semble être aujourd’hui le but de nombreux organisateurs d’épreuves. Attirés par la promesse du dépassement de soi, les triathlètes sont de plus en plus friands de cette vision extrême de leur sport. Et le plaisir dans tout ça ?

« Plus ils ou elles ont mal plus ils prennent leur pied ! Regardez les prendre du plaisir dans la douleur. » La proposition est celle d’un site internet spécialisé dans le sadomasochisme. Elle pourrait être celle d’un site de trail ou de triathlon. Depuis quelques années, les triathlons et les trails se vantant d’être « le plus dur au monde » fleurissent partout dans le monde. Une sorte de garantie de souffrance pour les participants, attirés par le concept du « venez chez nous, vous allez en baver ». Vendue comme une promesse, la souffrance est devenue un argument de promotion et d’attraction. Dans le fameux épisode d’Intérieur Sport (Canal +) consacré au Norseman, en Norvège, le décor est planté dès la première minute : « le triathlon le plus mythique, le plus fou, le plus effrayant au monde ». Sur fond d’une musique mystique, on y évoque même « une armée qui part au combat »… Sans dériver dans ces excès grégaires, ces dernières années, le Norseman a fait des petits comme le Swissman, le Celtman et plein d’autres épreuves « extrêmes » à travers le monde. Dans le même temps, double, triple et même décaIronman font de plus en plus d’adeptes.
Mais sur quels critères se baser pour désigner « le triathlon le plus dur du monde » ? Comment comparer l’EmbrunMan, le Norseman, l’Ironman d’Hawaï etc. Des critères comme les distances, le dénivelé, la nature du terrain, la température peuvent mettre sur la bonne piste. Mais se limiter à ces facteurs est bien trop réducteur. C’est omettre tout ce qui ressort du subjectif, de la sensation, de l’individu. Pour certains, n’est-il pas plus difficile de disputer une épreuve plus courte mais avec une charge cardiaque bien plus importante ?
La souffrance est donc devenue un argument de vente. Dans un univers de plus en plus concurrentiel, certains organisateurs ont basculé (certains diront « dérivé ») dans la mise en avant du « toujours plus ». Toujours plus de kilomètres, toujours plus de dénivelé. Une évolution calquée sur celle de la société où l’on peine à se contenter de l’ordinaire. La souffrance est devenue plus attractive que l’esprit ou la beauté. Dans leur quête perpétuelle du sensationnel et leur chasse aux superlatifs, les médias se régalent. Le traitement d’une course en mode « truc de tarés » est bien plus vendeur que la beauté des paysages et la qualité de la soupe aux ravitaillements. Aussi bonne la soupe soit-elle… On parle de surhommes, et même parfois de « héros ». Excepté pour les adeptes du masochisme, la souffrance est pourtant, a priori, antinomique du plaisir.
Alors pourquoi ? Pourquoi s’imposer ça ? Pour certains bien évidemment, glisser dans une conversation qu’ils ont couru un Ironman leur garantit un des plus bels effets. Ajoutez « la course plus dure du monde » et l’ego se met à frétiller. « Nager 3,8 km, rouler 180 km et courez 42 km et vantez-vous le restant de votre vie », dans leur règlement, les créateurs de l’Ironman, en 1978, à Hawaï, avaient déjà tout compris ! Hawaï, justement, a fait sa réputation sur les images de Julie Moss, en 1982, titubant sur les derniers mètres avant de franchir la ligne d’arrivée à quatre pattes. Longtemps, dans sa volonté de développement, le triathlon a traîné ces images comme un boulet pour tenter de convaincre le commun des mortels que oui, la discipline est accessible à tous et que chacun(e) peut trouver un format à son niveau. Cette image symbolique de dépassement en attire pourtant beaucoup d’autres. De plus en plus même.
Mais le plaisir de ces courses serait-il ailleurs que dans la souffrance ? « J’ai participé à 18 Ironman, raconte Pierre Baude, 52 ans. Tu finis par banaliser la distance. Tu cherches donc quelque chose de différent. Je me suis lancé sur le circuit InfiniTriMan (10 km de natation et 130 km de vélo le premier jour, 280 km de vélo le 2e jour et deux marathons le 3e jour). L’envie était d’aller voir autre chose. Au-delà du sport, j’ai surtout découvert une ambiance totalement différente. Sur un Ironman, tu es anonyme au cœur d’un gros événement à l’américaine. Tu croises des gens bien sûr mais sans rien approfondir dans la relation. Sur ces courses ultra, nous sommes une vingtaine au départ, avec les équipes ça fait à peine 60 personnes. Très vite, tu connais tout le monde. Il y a une solidarité, un respect mutuel que tu n’as pas ailleurs. Peut-être que ça ressemble à l’ambiance du triathlon à ses débuts avec un terrain encore vierge et une ambiance de pionniers. »
A 42 ans, Laurent Quignette, surnommé « Bretzelman », explore depuis de nombreuses années le monde de l’Ultra Triathlon où il fait partie des meilleurs mondiaux. « Au début, on veut juste se dépasser, aller voir au-delà, confie-t-il. Et puis on découvre un monde bien moins individualiste. Pour nos longues épreuves, l’assistance est quasi obligatoire et le plaisir d’être entouré de son équipe est essentiel. » Lui aussi a constaté la tendance de plus en plus de triathlètes à chercher des épreuves jugées difficiles voire même « extrêmes ». « Certains ne réussissent pas à faire plus vite, alors ils font plus long, estime « Bretzelman ». Les gens ont l’impression d’être de plus en plus restreints dans leur vie alors ils vont chercher du gros. Il y a une sorte de boulimie. C’est la même chose en trail. Parfois, ça me gêne un peu. J’ai vu une américaine de 21 ans se lancer sur un decaIronman. Mais elle va faire quoi après ? En plus, à cet âge, elle ne peut pas encore avoir les bonnes bases. » Contrairement à l’image souvent répandue dans le grand public, être triathlète ultra ne signifie pas avoir perdu toute raison. « Nous ne sommes pas des barjots, insiste Quignette. Je ne vais pas chercher la souffrance. D’ailleurs, je souffre plus sur un dix bornes que je fais comme un taré. J’ai commencé par des formats courts, et il y avait davantage de douleurs quand, à l’entraînement, je cherchais à grappiller quelques secondes. Ceux qui sont barjots ne font ça qu’une fois. Sur nos épreuves, il y a quand même trois domaines à maitriser ce qui limite un peu les « candidats ». On se réserve aussi le droit de vérifier l’aptitude des concurrents à se lancer sur une telle épreuve. Nous voulons rester cohérents. Même si nous dépendons de l’IUTA (International Ultra Triathlon Association), j’ai aussi affilié mon club de la Bretzel Team à la FFTRI. Ça reste du triathlon et nous ne voulons pas rester en marge. »
Et si la recherche du « toujours plus » n’était en réalité qu’un retour aux sources ? « Tu te retrouves dans le même esprit que l’époque où tu te lançais sur ton premier triathlon et plus tard sur ton premier Ironman, note Pierre Baude, basé à Nay (Pyrénées-Orientales). Tu te poses à nouveau des questions, tu as à nouveau des doutes. Ça m’a fait beaucoup de bien. D’un point de vue philosophie de vie, je me suis rappelé qu’il fallait faire du sport pour le plaisir avant tout. Avant, j’étais dans la planification de la saison, les plans d’entrainement et tout ça. Désormais, le plaisir, les sensations, les envies sont à nouveau au cœur de ma pratique. » Aller plus loin, plus longtemps, avec au bout du chemin, la sensation de se retrouver. Une récompense bien plus précieuse que la plus belle des médailles.