Tom Lecomte, le guerrier

Tom Lecomte n’a qu’une petite trentaine. Pourtant, sa vie et sa carrière de triathlète ont connu des émotions extrêmes. Des plus vertigineuses… aux plus abyssales. Vainqueur du 70.3 de Lanzarote en 2018, à seulement 22 ans, le Strasbourgeois fut ensuite victime de deux accidents lors d’entraînement à vélo qui faillirent lui coûter la vie. Si sa force mentale et son courage lui avaient permis de revenir après le premier crash, le second a mis un terme définitif à sa carrière. Son témoignage est d’une incroyable force. À son image.

Il y a des histoires de vie que l’on aurait du mal à croire. Même dans les studios d’Hollywood. L’impression que les scénaristes auraient eu l’imagination un peu lourde au moment d’écrire les rebondissements du film. Pourtant, la réalité va parfois au-delà de la fiction. La vie de Tom Lecomte en est une illustration. Retour au débuts des années 2000.

Dans son village de Breuschwickersheim, à cinq kilomètres de Strasbourg, le petit Tom, né en janvier 1996, est un enfant hyper actif fan de sport. Il tient ça de son papa. « J’avais trois ou quatre licences par an. J’ai fait dix ans du foot, du biathlon, du judo, de l’équitation, du ski de fond, de l’athlétisme, de la natation, du cyclisme. Tous les soirs de la semaine, j’avais un sport après l’école. Mes parents ont fait taxi toute mon enfance. Mon père voulait qu’avec ma sœur nous pratiquions un sport car c’est une superbe école de vie. Je n’ai commencé le triathlon qu’à 16 ans. J’allais sur les courses avec mon père. C’était forcément mon idole. Je l’accompagnais à Gérardmer mais je n’étais pas trop tenté. Mais comme je faisais du vélo, de la course et de la natation, je m’y suis mis. J’ai tout de suite adoré ça. »

Si les premiers résultats en triathlon restent modestes en raison d’une natation encore modeste, Tom se fait vite remarquer en duathlon. « Avec le club de Strasbourg, on a eu des supers résultats par équipe. Il y avait aussi Nathan Guerbeur avec qui j’allais au lycée. Après les cours, nous allions directement à la piscine ou au stade d’athlétisme. Je n’étais pas le plus assidu en cours. J’arrangeais mes propres horaires pour aller m’entraîner. J’avais besoin de m’entraîner tout le temps. Même pendant mes pauses, j’allais nager une petite heure. De temps en temps j’étais convoqué chez le proviseur pour me faire remonter les bretelles. J’avais beau lui dire que c’était pour m’entraîner, ça ne passait pas trop. Je n’étais pas mauvais à l’école mais je détestais. Moi je voulais être dehors, bouger, m’occuper. J’ai toujours été hyperactif. Petit, j’allais même voir une psychologue pour enfant pour me calmer. Le triathlon m’a calmé. Quand tu rentres le soir et que tu t’es entraîné toute la journée, t’es quand même plus calme. »

L’idée de devenir professionnel arrive assez vite. « Avec ses parents, nous avons pris la décision de mettre toutes les chances de son côté pour faire du triathlon son métier, se souvient Stéphane Palazzetti, son entraîneur depuis 2013. Nous avons créé un vrai plan de carrière en structurant les choses, avec toujours la volonté de monter étape par étape. Le longue distance était son objectif mais il y avait des étapes intermédiaires avant. Nous n’étions pas pressés, il fallait se donner le temps de bien faire les choses. Dans sa tête, son objectif était clairement d’être le premier Français vainqueur à Hawaii. » 

Tom se jette à fond dans cette perspective. « Je ne voulais pas faire d’études. Depuis tout petit, je baignais dans le sport. J’ai toujours voulu être pro. Mais je ne savais pas dans quel sport. À 18 ans, en 2017, j’ai gagné le Découverte de Gérardmer et j’avais tellement accroché avec le triathlon que je me suis dit pourquoi pas moi. J’en ai parlé à mes parents et, forcément, ma mère n’était pas très d’accord que j’arrête les études pour du triathlon. On a passé un pacte. Elle me laissait quatre ans pour faire mes preuves sinon je devais reprendre mes études. Au bout de quelques mois, je finis deuxième de mon premier 70.3 à Weymouth (victoire de James Cunnama). À l’arrivée, j’ai regardé ma mère et elle a direct compris ce que j’allais lui dire. Avant même que je commence à parler, elle m’a dit ok tu as raison. »

Le triathlon devient le cœur de sa vie. « Mes parents sont de la classe moyenne et ils ne pouvaient pas me financer mes vélos et financer ma saison. J’ai fait un book et j’ai fait du porte-à-porte de toutes les entreprises en Alsace. Je me suis vendu. Forcément, il y a eu plus de non que de oui mais j’ai réussi à financer mes saisons. J’ai dû avoir 20 000 euros la première année et ensuite, avec les résultats, ça a été plus facile à négocier de meilleurs contrats. » Les bons résultats s’enchainent. Avec notamment une troisième place à Obernai derrière Nathan Guerbeur et Andi Böcherer. En 2018, Lecomte explose et gagne tout : Embrun (M), Nouâtre, le championnat de France de duathlon, le format long à Gérardmer et en point d’orgue le 70.3 à Lanzarote. « J’ai fait une erreur après cette saison. Je m’étais qualifié pour les Championnats du monde à Nice et je savais que je pouvais faire un méga gros truc. J’ai enchainé direct sans couper. Le retour à la réalité a été dur puisque je suis tombé en burn-out début 2019. Je n’arrivais pas à me remettre dedans. Une fois sorti de cette phase, j’ai fait des séances de malade. Tout était possible à Nice. »

17 fractures, multiples ruptures aux cervicales, aux vertèbres, aux deux poignets, six côtes cassées et une luxation du genou

Le 31 mai 2019, tout bascule. « Je n’ai pas la meilleure des mémoires, mais c’est une date que je ne peux pas oublier. » Dans une descente à Bischoffsheim, une voiture tourne devant Tom et le stoppe net. Il s’encastre dans la voiture. Diagnostic : 17 fractures, multiples ruptures aux cervicales, aux vertèbres, aux deux poignets, aux doigts, six côtes cassées et une luxation du genou. Un pompier présent sur place apporte les premiers soins et lui évite sans doute une tétraplégie. A son arrivée à l’hôpital, les médecins le plongent dans un coma artificiel pour lui éviter trop de souffrances. « Je ne me souviens que des dernières secondes avant l’impact. Je sais que je vais taper mais après j’oublie tout. Quand je me réveille, c’est un mélange de deux sensations. Je ne réalisais pas mais j’étais aussi super content d’être en vie. Juste avant l’accident, pendant ce burn-out, j’avais fait une anorexie sportive. J’avais perdu six kilos. Je faisais 67 kilos pour 1,86m. Au début, à l’hôpital, j’ai presque vécu l’accident comme une libération. Enfin, je pouvais profiter de ma vie. Je ne mangeais plus que du McDo et des pizzas qu’on me ramenait. J’ai gonflé. Je ressemblais à un hamster ! »

Deux mois allongé sans pouvoir marcher puis un passage au centre de rééducation pour réhabituer son corps à fonctionner. Le genou droit est détruit et doit être reconstruit. La guérison est longue. Six mois après, Tom peut recommencer à marcher correctement, retrouver une relative indépendance. Un autre piège le guette. « Je suis tombé en dépression avec l’alcool, les boites de nuit. Pendant un an, je suis sorti tous les jours. Je ne trouvais plus de sens à ma vie. Plus rien ne m’animait. J’ai voulu m’auto-détruire. Tous les médecins m’avaient dit que c’était impossible de repratiquer le triathlon à haut niveau. Même si tu as le meilleur mental du monde, quand on te le répète sans cesse, à un moment, tu finis par le croire et tu acceptes ton sort. D’autant plus quand je voyais l’état de ma jambe. J’avais du mal à marcher, alors courir ce n’était pas envisageable. J’ai toujours fait du haut niveau pour la performance. Revenir et terminer 30e, pour moi, ce n’était pas ça être pro. Soit je pouvais être premier, soit j’arrêtais. Continuer pour continuer, je m’en foutais. »

Paradoxalement, le COVID va le sortir de cette descente aux enfers. « Tout était fermé. Il fallait s’occuper. J’ai commencé à courir un peu mais ce n’était pas vraiment de la course à pied. Je courais une minute, je marchais une minute et ça pendant à peine trente minutes. Mon esprit de compétition est revenu. Chaque sortie, je voulais faire mieux que le jour d’avant. Sans trop t’en rendre compte, tu finis par courir une heure. Par contre, après une séance, j’avais les béquilles pendant deux jours. Je voulais tellement progresser, que j’enlevais les béquilles uniquement pour courir. Mes proches me traitaient de fou et pensaient que j’allais encore plus m’abimer. Je répondais que je m’en foutais car j’aurais au moins essayé. »

Quelques séances de home-trainer confirment que l’état de forme s’améliore. À pied, les douleurs après une séance (re)deviennent supportables. De quoi réactiver l’esprit du compétiteur toujours présent dans le cerveau de l’Alsacien. « J’ai commencé à me dire : pourquoi pas ? Un jour j’ai appelé mon entraîneur Stéphane Palazzetti. ‘Stéphane, je recommence à faire un peu de sport. Je ne vous dis pas que je vais revenir comme avant mais si je n’essaye pas, je ne pourrai jamais savoir.’’ Il m’a répondu ‘’on y va petit à petit et on regarde où ton corps s’arrête’’. »

Stéphane Palazzetti n’a pas oublié cette période. « C’était un survivant. Il ne fallait pas avoir de regrets. Nous avons surveillé énormément de paramètres physiques pour voir l’évolution et contrôler les choses de la manière la plus précise possible. Si nous avions vu que sur le plan mécanique, cette reprise générait un désordre sur sa santé, nous aurions arrêté. Mais il fallait tenter et ne pas écouter les médecins. Nous avons laissé du temps à l’organisme de s’adapter pas à pas. Mentalement, Tom avait déjà tellement souffert que la difficulté des séances d’entraînement n’était rien à côté de la douleur ressentie pendant l’accident. Son organisme a répondu incroyablement bien. Jusqu’à atteindre un niveau physiologique qu’il n’avait jamais eu avant. Tous les voyants étaient exceptionnels. »

Au printemps, Tom part trois semaines à Lanzarote, là où tout a commencé pour lui en 2018. Au programme, trois semaines de surentrainement pour tester la réaction du corps, mais aussi du mental et être certain que l’envie est toujours là. « Je faisais 30-35 heures par semaine, je m’en suis mis plein la tête à chacune des séances. Je suis rentré mort mort mort. Mais après presque deux ans d’arrêt, j’avais fait de belles séances. Et surtout, j’avais une envie de ouf. Au retour, j’ai dit feu. Je savais que j’allais revenir au plus haut niveau. » Guidé par son entraîneur, Tom se laisse encore un peu de temps pour ne pas se contenter d’un retour « moyen ». En septembre 2021, il s’envole à nouveau pour Lanzarote. Après six mois à s’entraîner avec un de ses amis, en mars 2022, sur un M, il accroche son premier dossard depuis son accident puis effectue son « vrai » retour sur le 70.3 de Lanzarote. Il y prend une très encourageante 15e place, à 12 minutes de Léo Bergère, vainqueur du jour. « J’explose sur la seconde partie à pied mais il y avait de belles choses très prometteuses dans ma course avec notamment un très bon temps vélo. Je me suis enfermé deux mois chez moi avec tapis roulant et home-trainer pour les Championnats d’Europe au Danemark. Là-bas, je fais 11e mais avec le quatrième temps vélo alors qu’il y avait les gros rouleurs danois. J’explose juste sur les 5 derniers kilomètres à pied. À l’arrivée, je sais qu’il y a encore deux ou trois réglages mais que ça va le faire. » 

La routine de l’athlète de haut niveau est à nouveau en route. Direction l’Alpe d’Huez en vue de l’EmbrunMan 2022, le premier long de Tom. Après une semaine d’entraînement très intense, il estime être dans la forme de sa vie. Mais tout bascule le 13 juillet. À nouveau. Dans une sortie de récupération, dans la descente de l’Alpe d’Huez, un camion de 18 tonnes le double. Mais ça ne passe pas. Le camion se retrouve coincé et se rabat… sur Tom. Le cycliste est happé en dessous du camion qui lui roule sur les fémurs. Sa tête passe entre les deux roues. Le bilan est lourd : multiples fractures ouvertes, muscles des cuisses broyés et trois litres de sang perdus. « Je me souviens de chaque seconde de l’accident. Je me vois rouler sous le camion, crier de douleur. Je me suis vu mourir. Si la roue m’était passée dessus (bassin, poumons ou autres), c’était fini. J’étais au sol, conscient. J’avais plein de sang partout et je n’arrivais plus à commander mes jambes. J’ai demandé à quelqu’un d’appeler ma mère. Je voulais lui dire adieu car pour moi, j’allais mourir. Je me mets à sa place. Imagine, ton fils est à 8 heures de toi, tu ne peux rien faire, et il te dit adieu car il pense être en train de mourir. »

Transféré en urgence absolue au CHU de Grenoble-Alpes

Tom est transféré en urgence absolue au CHU de Grenoble-Alpes. « Quand j’arrive à l’hôpital, je ne suis toujours pas stabilisé. Mais je suis conscient malgré toute la perte de sang. J’avais cette force en moi qui refusait que je m’endorme. La chirurgienne me dit qu’elle va s’occuper de moi mais que sauver ma jambe va être compliqué. Elle me dit : ‘’notre priorité c’est de te sauver toi et pas ta jambe’’. Je me souviens lui avoir répondu ‘’si vous me sauvez moi mais pas ma jambe, alors ne me sauvez pas.’’ Je ne voulais pas me réveiller sans jambe. »

L’opération est un succès mais la route sera longue et tortueuse. Sur les réseaux sociaux, Tom rassure la planète triathlon. « L’histoire à écrire est magnifique et je vous promets un merveilleux voyage, plein de résilience, de motivation, de patience et d’abnégation. L’histoire ne fait que commencer. Le phœnix renaît toujours de ses cendres. Tant que je peux me relever, je me relèverai ! »

Six nouvelles semaines coincé dans un lit mais chaque progrès est reçu comme un espoir. « Après cet accident, pendant un peu plus d’un mois, j’étais convaincu que j’allais encore revenir. Easy. J’étais persuadé que j’allais me relever, comme d’habitude. Laissez-moi six mois, et je serai là. Mais après deux mois j’ai pris conscience que cette fois ce serait compliqué. Mes jambes étaient bien plus abîmées que la première fois où on m’a « seulement » refait tous les ligaments du genou droit. Là, j’avais eu les deux jambes cassées en trois. Rien à voir. Dans la rééducation, le premier accident m’a été utile. Il m’a appris la patience. Je savais aussi que parfois, pendant deux ou trois jours, tu progresses super vite mais que le lendemain, tu as l’impression de reculer de cinq pas. C’est comme le Monopoly. Parfois tu recules mais c’est pour mieux avancer. Le deuxième accident a en revanche été très traumatisant émotionnellement. Pendant des mois et des mois, je pleurais tous les soirs dans mon lit, seul. Je suis encore suivi par un psy. »

La vie a fini par reprendre. « Un deuxième miracle », dit son entraîneur. Souvent dans la douleur mais avec toujours une impressionnante détermination. « Cette application et cette rigueur qu’il avait dans sa pratique sportive, il va les transposer dans les objectifs de sa nouvelle vie, c’est une certitude, avance Stéphane Plazzetti. Tom, c’est l’abnégation, une incroyable force mentale. Jamais il ne se plaint. Il ne veut pas être une victime. Il ne regarde jamais derrière et veut toujours aller de l’avant. C’est un modèle. »

Consultant sur Eurosport

En septembre 2022, il débute comme consultant sur Eurosport. Venir à Issy-les-Moulineaux, siège de la chaine sportive, lui demande une énergie folle alors qu’il peine encore à se déplacer avec ses béquilles. « Eurosport m’avait appelé avant mon accident. C’est une chaine que je regarde depuis que je suis tout petit. C’était une fierté pour moi. Ils m’appellent une première fois août, juste après l’accident et évidemment ce n’était pas possible. Ils me rappellent quelques semaines plus tard. Je galérais comme un fou mais je me suis dit que si je refusais une deuxième fois, ils allaient me remplacer. Mes parents pensent que c’est irresponsable d’aller à Paris. Mais mon père est comme moi, il est un peu fou. Il m’a dit ok, mais je viens avec toi. »

Passionné par la rénovation, récent diplômé sur la psychologie sportive et la préparation mentale, avec la perspective de faire du conseil auprès des sportifs, Tom a annoncé en fin d’année sur les réseaux sociaux qu’il fermait définitivement sa vie de sportif de haut niveau. « La vie est belle putain ! Chaque jour est une occasion de se découvrir davantage. 2024, des projets plein la tête, je me réjouis d’écrire cette nouvelle page. Cher triathlon, merci. » Un texte forcément difficile à écrire alors qu’il n’a pas encore passé les 28 ans. Des mots pour couvrir les maux. « C’est frustrant car ce n’est pas moi qui ai décidé d’arrêter. Je n’ai fait que ça dans ma vie. J’ai arrêté les études pour être triathlète professionnel. Ce qui me fait peur c’est que dans le triathlon tu as l’endorphine, plein de choses qui t’excitent. J’adorais aller m’entraîner, me mettre au charbon, rentrer fatigué. Tu as le stress des compétitions, tu as plein d’émotions. Dans la vie normale, c’est plus compliqué car tu ne vibres pas autant. Mais c’est la vie. Je ne vis pas dans le passé car sinon on ne s’en sort jamais. Il peut t’arriver plein de trucs mais il faut toujours se battre. J’ai toujours eu un problème avec la confiance en moi. Être fier de moi a été très compliqué pendant toute ma carrière. Mais aujourd’hui, je sais que je reviens de loin. Je peux enfin le dire : je suis fier de moi. »

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