La parenthèse qui ne voulait pas se refermer (

(On lui avait dit qu’un jour, quelque part, quelqu’un la refermerait. Telle était sa destinée. Sa fatalité. À quoi bon lutter contre une fatalité. Vaine bataille. C’est ce que tout le monde voulait lui faire croire.

Plusieurs légendes racontaient même que certaines avaient à peine eu le temps d’être ouvertes avant d’être aussitôt refermées. Un mot, un souffle, parfois deux… et tout était déjà fini.

Mais elle refusait d’être « comme les autres ». Ne pas se résigner, lutter. Maintenant qu’on l’avait ouverte, elle voulait durer, s’étirer, encore et encore. Elle voulait prendre le temps, ce temps que tous lui disaient être compté. Se battre contre l’éphémère qu’on lui promettait. Ne pas être l’éclaircie chassée par les nuages, le souvenir effacé par le temps, le silence brisé par un cri, la page blanche rayée d’un trait, la rosée du matin évaporée, l’ivresse d’un galop mise au pas. Elle refusait d’être réduite au même rang que le guillemet, trop vite résigné à être refermé. Lui aussi condamné à ce triste sort.  

Elle voulait être le début d’un voyage, un aller simple sans retour, le coup de foudre d’une histoire d’amour qui ne cesserait jamais, l’étincelle qui allume un feu qui éclairerait la nuit des temps futurs, le premier regard d’une romance sans fin, la première saveur du premier baiser, le premier frisson d’une passion éternelle, le premier mot d’une histoire, la première lettre même. Elle voulait être la goutte qui grandira jusqu’à devenir océan, la graine qui fera pousser l’arbre jusqu’au ciel, elle voulait, tel pi, voguer vers l’infini.
Certains avaient beau lui promettre une « happy end » digne des plus grands films, avec tout un orchestre de violons et de jolies lumières, elle refusait d’être refermée. Pas de fin. Jamais. Aussi belle soit elle. Même derrière trois petits points posés là pour l’étirer. Artifice pour prolonger son dernier souffle.

Alors elle a lutté pour écrire son histoire, refusé que d’autres le fassent à sa place. Elle est partie pour échapper à son destin et vaincre la malédiction. En jurant que jamais, nulle part, personne ne la refermerait.  

(parution dans Le Traversier, mars 2026)

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