L’Amour et la Folie

« Meilleurs vœux », tel était le thème proposé par la revue littéraire « Le Traversier ». Voici ma contribution.

Depuis plus d’un siècle, elle est là. Stoïque. Posée dans le parc du château de Saint-Germain, là où bien avant elle, les rois ont grandi. Certains passent devant elle sans même lui prêter attention, indifférents. Elle s’y est habituée. D’autres s’arrêtent, l’observent et parfois même l’admirent. Si elle le pouvait, elle rougirait, remercierait. Peut-être avec l’accent du sud-ouest de son créateur toulousain. Mais elle n’est qu’une statue de pierre façonnée par les mains de Paul Darbefeuille. L’artiste l’a baptisée « L’Amour et la Folie ». Comme le poème de Jean de La Fontaine dont les derniers mots condamnent La Folie à servir de guide à l’Amour.

Chaque jour, elle observe, témoin de l’Histoire, témoin surtout des petites et des grandes histoires. Il y a ce vieux monsieur barbu, avec son chapeau noir sur la tête. Tous les matins, il est là. Sous la neige, sous la pluie, inlassablement, il vient se poser sur un banc, toujours le même, juste à côté du kiosque à musique devenu, au fil du temps, un refuge les jours de pluie ou un terrain de jeu pour les plus jeunes. Appuyé sur sa canne en bois, le vieux monsieur regarde alors au loin. Immobile, telle une statue. C’est peut-être pour ça que « l’Amour et la Folie » l’aime tant. Pendant ces quelques minutes où le ciel change de couleur, où le soleil rougit et se lève sur les tours de la Défense, son esprit s’échappe. A quoi pense-t-il ? A qui pense-t-il ? Sans doute à elle, la petite dame qui autrefois l’accompagnait. Il l’abritait sous son parapluie, parfois lui tenait la main. Qu’elle était belle, qu’ils étaient beaux. Mais elle ne vient plus. Il est désormais seul, avec son chapeau et sa canne. Quand elle le regarde, attendrie, la Statue fait toujours le même vœu. Elle aimerait lui rendre ces instants, rallumer les étoiles dans ses yeux. Celles qui scintillaient et se reflétaient dans ceux de sa belle. L’Amour.

Et puis il y a ces deux adolescents. Chaque soir, après les cours, ils se retrouvent, balancent leur sac et viennent se bécoter sur les bancs publics, en s’disant des « je t’aime » … magnifiques. À l’ombre des grands arbres du parc. Pas très loin, les enfants jouent aux princes et aux princesses, sous le regard d’un papa ou d’une maman qui les imaginent plutôt en rois et en reines. Juste à côté, les deux amoureux ne jouent pas. Ils s’évadent. Dans un monde parallèle. Pendant quelques minutes, ils y sont les seuls résidents. Quelques minutes à se serrer l’un contre l’autre, quelques minutes à étirer le temps avant de rentrer chacun de son côté. Un dernier baiser, un dernier regard… en attendant demain. Même heure, même endroit. Chaque jour, la Statue les regarde, parfois un peu gênée mais toujours émue. Pour eux aussi, elle fait un vœu. De l’Amour. De la Folie aussi. Douce, forcément. Celle qui emporte et enivre. Celle qui projette dans le futur avec des torrents d’envies, de désirs, de rêves. Celle qui guide l’Amour, comme l’a écrit La Fontaine.

Chaque jour depuis toutes ces années, à peine les grilles ouvertes, la Statue voit défiler à ses pieds la vie des autres, leurs bonheurs, leurs malheurs. Elle voit les promeneurs la contourner, chargés de leurs joies, de leurs peines, elle les entend crier, rire. Jusqu’à la fermeture des grilles… et le retour du silence. Pour tous, elle fait des vœux. Les plus beaux. Forcément.

Chaque année, au cœur d’une nuit d’hiver, les éclats de voix et des notes de musique s’échappent des bars voisins. 10-9-8-7-6-5-4-3-2-1… Minuit. Les aiguilles de la grande horloge du château se dressent alors à la verticale. Bienvenue à la nouvelle année. Le temps des vœux, le temps des espoirs et parfois des illusions.

Au cœur de son parc, « L’Amour et la Folie » perçoit les cris, les rires, l’explosion des bouchons, le bruit des verres qui trinquent. Elle imagine les accolades, les embrassades, les yeux qui brillent. Elle sait aussi, que quelque part, peut-être juste à côté, la nuit n’a pas la même saveur pour d’autres. Elle repense au vieux monsieur au chapeau. Alors, elle aussi repense à ses vœux. À cet instant, dans le ciel, une étoile filante…

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